La fleur de rage, Salma El Moumni

Lettre Zola n°30 - août 2026

Copenhague, 31 décembre 2024

Sur la table agrémentée d’une nappe blanche pour l’occasion, il y a des canettes de Tuborg éventrées, des bouteilles vides, du blanc du rosé du rouge des bulles, il y a du kransekage, écœurant gâteau aux amandes en forme de couronne servi spécialement pour l’occasion, à côté de pétards prêts à être allumés et de confettis dans les coupes de champagne. Tous regardent le compte à rebours à la télé dans une lumière tamisée, certains portent de petits chapeaux penchés montés en serre-têtes, ils sont à l’affût, ils attendent les douze coups de minuit, ils se tiennent prêts à sauter de joie. 10… 9… 8… 7… 6… 5…

Je les regarde sourire, excités. La jeunesse danoise est bien différente de la nôtre, elle porte en elle une insouciance qui forcerait presque l’admiration si elle n’était pas aussi agaçante dans ce qu’elle représente de légèreté irresponsable. Le quart de siècle arrive, et ils l’accueillent en grande pompe : 2025, c’est excitant, 2025, c’est plein de promesses, ça sonne bien et ça marque quelque chose, le quart de siècle, l’heure du bilan, et voilà que je m’écarte du compte à rebours…

4… 3… 2… 1…

Tous les corps se jettent hors des chaises, canapés, fauteuils, dans un fracas interrompu par les cris : Godt nytår ! Bonne année ! Les feux d’artifice écrasent les tympans au rythme des embrassades avec des inconnus. Cette année marque le passage au quart de siècle et, accessoirement, la fin du mien.

On sort pour regarder les feux d’artifice. Je sais que je retourne bientôt en France, où une autre jeunesse évolue. Dans un silence presque religieux devant le spectacle des feux qui éclatent sous la pluie dans des bruits de bombes me revient rétrospectivement, comme une pellicule flétrie et fiévreuse, l’année de mes vingt-cinq ans, pour mieux comprendre d’où je viens et où je vais, pour faire le point, zoomer, dessiner, cartographier.

N’est-ce pas ce qu’on attend ?

Paris, 1er janvier 2024

Je célèbre le Nouvel An dans un appartement parisien des beaux quartiers dans lequel j’ai atterri par hasard et où je ne connais personne. Dans les fêtes parisiennes que je découvrais déjà à dix-neuf, vingt ans, dans des immeubles haussmanniens au bas desquels des dealers viennent livrer, sous les hauts plafonds et les moulures, j’ai aussi rencontré la tristesse de la jeunesse dorée. Les filles disent qu’elles n’auront pas d’enfants, elles le disent à vingt ans, elles le soutiennent, elles ont mille et une raisons pour bien présenter, et il y a une peine certaine à les entendre le dire alors qu’elles n’ont que vingt ans. Déjà, déjà ? Des années plus tard, elles seront toujours cantonnées dans les mêmes couples, habitant dans des appartements payés par leurs parents, et, malgré les stages impressionnants – obtenus grâce au piston – et les CV interminables, elles attendront le CDI. L’une d’elles se contente de sourire, un sourire qui fige son visage. Il se dit que son copain boit tous les soirs en bas de chez eux avant de monter, il se dit qu’il est acerbe, amer. Les autres le fuient. La personne qui m’a incrustée en ce lieu pose la question, incrédule : « Pourquoi boire seul ? À Paris, trouver quelqu’un pour faire la fête, c’est pas ce qui manque. »

Paris, 29 janvier 2024

De retour au travail, à la pause de midi, les collègues déjeunent ensemble par tranches d’âge. Il est courant pour moi de me retrouver à la table des stagiaires, alternants, emplois précaires et premiers contrats. On mange les restes dans nos tupperwares, à la salade de riz d’aujourd’hui se mélangent le dhal d’hier et les pâtes au pesto de demain, l’humeur est légère, tout le monde est content de se retrouver, tous départements confondus. L’une de nous dit : « Hier, j’ai rêvé qu’il y avait la guerre à Paris, c’était horrible, c’était comme une sorte de fin du monde. Je me suis réveillée en transpirant, j’avais l’impression que ça servait plus à rien de venir au taf, c’était bizarre. » Elle baisse les yeux et remue avec sa fourchette ses pâtes dans leur boîte en carton micro-ondable. Les bouches pleines émettent un rire gêné. Une autre personne lui dit qu’elle n’est pas la seule : « Ça m’arrive une fois par semaine de rêver de la fin du monde, en vrai. » À dix-neuf ans, Éric sort de l’adolescence, sa phrase détonne. Pendant ce temps, les tracteurs bloquent le périphérique. Paris invalide, assiégé. Dans mon groupe, nous avons quasiment tous fait des cauchemars liés à l’actualité. Quelqu’un d’autre rejoint notre table en chuchotant : « Vous vous rendez compte qu’il n’y a même pas une poubelle de tri ici ? »

Les jeunes regardent les chiffres du GIEC, du CRÉDOC, de l’IFOP et de l’INJEP, des acronymes tous aussi incompréhensibles les uns que les autres, relayant un langage institutionnel qui ne signifie qu’une chose : nous observons les températures monter, les féminicides et les suicides augmenter, nous aurons des cancers du sein de plus en plus tôt. Et cætera.

Les jeunes ne s’entendent plus parler, mutiques, ils attendent de s’écrouler, les jeunes n’ont plus l’esprit à la fête, les jeunes ont peur de l’avenir, les jeunes femmes ont peur de leurs frères, de leurs cousins, de leurs pères, de leurs idoles, les jeunes ont peur pour leur retraite, à vingt-cinq ans, ils comptent déjà leurs points – des points qui bientôt ne signifieront peut-être plus rien –, les jeunes sortent place de la République, place Bellecour, place du Capitole, place Cadenat, et des milliers d’autres places encore, des places aux noms qui ne disent plus grandchose à part la révolte.

Paris, 24 février 2024

Je suis née au mois de février ; vingt-cinq ans, ça se fête ! Premier frottis, à refaire tous les ans, puis tous les trois ans, ad vitam æternam. Bienvenue chez les adultes, ma grande. Les mammographies, les rendez-vous chez le dentiste qui ne sont plus offerts par l’Assurance Maladie, les rappels de vaccins, les gueules de bois plus difficiles à assumer, la fin des tarifs spéciaux, la disparition du livret jeune. Dans la chair, il n’y a pas vraiment de différence, il se dit pourtant que l’épiderme s’affine, que le collagène n’est plus produit naturellement par le corps, que la peau s’assèche et se fige dans les sillons autour des lèvres et des yeux, petites traces de vie qui s’accumulent et se tassent.

Depuis plus de deux ans maintenant, je partage surtout mon anniversaire avec la guerre en Ukraine. En 2022, la Russie a envahi l’Ukraine dans la nuit. Les yeux encore à moitié fermés au réveil, allumant mon téléphone (réflexe de ma génération, dira-t-on), m’attendant aux vœux des retardataires, j’ai découvert la nouvelle. En arrivant au travail, les yeux rivés sur le direct du Monde derrière le masque, mon patron boomer m’a accueillie en riant : « On va avoir besoin de signer ce contrat avant la fin du mois, enfin, si Poutine ne bombarde pas Paris avant. » Je lui ai souri par politesse. C’était ma vingtaine qu’il raillait ; on se remettait à peine des séquelles des confinements successifs et de la troisième dose de vaccin. Voilà maintenant qu’une bombe nucléaire menaçait apparemment de pointer le bout de son nez.

On a lu les portraits de jeunes Ukrainiens qui s’engageaient, on a vu quelques Ukrainiennes continuer à montrer leur « outfit of the day » sur TikTok avec les sirènes en bruit de fond. Il faut que jeunesse se fasse.

Paris, 29 février 2024

Je sonne à la porte d’un ami qui ne donnait plus de nouvelles depuis des semaines et le découvre barricadé chez lui, les yeux injectés de sang. Il m’explique qu’il n’ose plus sortir depuis des jours parce qu’il a peur que Paris se fasse bombarder. Il a lu les infos, me dit-il, c’est très probable, je ne suis pas fou, ajoute-t-il, tu as vu ce que le ministre russe a annoncé ? La menace d’une bombe nucléaire sur Paris est réelle. Il lui faudra quelques mois pour que la peur se calme, mais il restera toujours suspendu aux informations, aux aguets. Mais quand bien même, que serait-il en mesure de faire ?

On réécoute Le Déserteur pour se détendre.

Santé publique France a titré que les épisodes dépressifs chez les jeunes adultes ont doublé en dix ans. Le constat est sans appel, les enfants d’hier sont les angoissés d’aujourd’hui. La consommation d’antidépresseurs chez les jeunes a augmenté de 60 %, annonce quant à elle l’Assurance Maladie. Les filles représentent 62 % de ces jeunes. Je regarde mes amies, je me compte dedans, je nous dévisage.

Qu’est-ce qui cloche ?

Paris, 20 mars 2024

Ce matin, on a reçu un mail général, un compte rendu du CSE à la suite de la dernière réunion, où le DRH explique la démission d’une dizaine de jeunes cadres par un phénomène générationnel qui n’aurait rien à voir avec le cas particulier de cette boîte. Il y est raconté que les jeunes papillonnent, aiment les voyages et leur liberté, que les CDI ne suffisent plus à les retenir. Aussitôt qu’on reçoit le mail, on le lit groupées devant un seul écran, debout et en silence, derrière la porte fermée de notre bureau commun – nous avons toutes les quatre moins de trente ans. On rit nerveusement, sourcils haussés, on chuchote : « Il est gonflé », on ferme le rapport, on rouvre la porte et on retourne à nos tâches, comme d’habitude. Au milieu des bruits de souris et de claviers sur lesquels on tapote, je regarde ma collègue d’en face d’un air entendu. Aucune de nous ne mentionne le fait que chaque mardi soir, la collègue à ma gauche pleure en silence derrière son écran à la suite de son point hebdomadaire avec son supérieur. Chaque mardi, nous échangeons des regards inquiets entre les murs blancs, au rythme de ses reniflements, sans oser les interrompre. Un matin, on nous annoncera qu’elle est en arrêt maladie, pour une durée indéterminée, comme son contrat. On nous expliquera plus tard que c’est merveilleux, tous ces jeunes gens qui se reconvertissent en fleuristes, globe-trotters et couturiers, si seulement ils pouvaient se rendre compte plus tôt que leur vocation est ailleurs, tu comprends, ça prend du temps de former les nouveaux, ce serait bien que certains restent.

Qu’est-ce qui cloche ?

Paris, 5 avril 2024

Avril, ma démission. « La chance », me dit en chuchotant dans le couloir une collègue cinquantenaire qui m’explique ne pas avoir le choix parce qu’il faut payer les études de ses enfants. « Toi, tu es jeune, t’es encore libre. » Ça me fait une belle jambe, j’ai envie de lui dire. Mais je me contente de lui sourire, la laissant fantasmer sur la liberté qui serait l’apanage de ma jeunesse… et qui viendrait avec son lot d’irresponsabilités ?

Ça n’y manquera pas, d’ailleurs ; plusieurs mois plus tard, je me retrouverai sans chômage, avec un mail de l’URSSAF qui m’informera être éligible au RSA. Je ne cliquerai pas sur le lien. Je ne suis inscrite nulle part, j’attends. Entre deux candidatures aux offres d’emploi, je regarde mon téléphone pour me changer les idées. Mais les idées ne changent pas, ne changent jamais, hormis au prix d’un abêtissement volontaire.

Le concept de « brain rot », ou « abrutissement numérique », vient d’être désigné mot de l’année 2024 par l’Oxford University Press ; voilà où nous en sommes aujourd’hui, l’accomplissement de notre jeunesse, le cerveau en décomposition. Difficile de trouver du sens dans ce que je fais de mes journées, de reprendre là comme si de rien n’était, entourée de chiffres et de statistiques à m’en filer la nausée. Je me répète : Tu n’es pas un cas isolé.

Paris, 18 avril 2024

« Et tu arrives à avoir un rythme quand même ? » me demande quelqu’un à ma droite, dans le bar où j’ai rejoint des copains, lui qui brasse de l’argent sans se poser de questions, bien entouré, bien conseillé, bien logé. « Je ne me rends pas compte, j’ai jamais été au chômage », ajoute-t-il. Je lui raconte les réveils quotidiens à 8 h 30 pour aller courir, taisant la réalité : les premiers footings qui se sont légèrement espacés, jusqu’à disparaître. Je lui explique l’importance, en plus du sport, de s’astreindre à une heure de lecture chaque matin, je patauge à mesure que je parle, je m’en rends compte, je ne lui explique plus, je prends doucement conscience que j’ai l’air de me défendre, je me vexe quand on me propose de « télétravailler » ensemble si j’ai « des trucs à faire ». Je me noie, je me couche de plus en plus tard, au retour d’une sortie j’ai une peine qui grandit en moi à l’idée de retrouver mon appartement, cet appartement hors duquel rien ne me pousse, une peine que je n’éprouvais pas avant. Je réalise que je commence à éviter les sorties, les entrevues, préparant en amont les sujets que je vais évoquer, la réponse que je vais donner à la question « Tu fais quoi en ce moment ? ». Silence général autour de la table, les yeux se tournent vers moi et les miens plongent dans mon verre, mes doigts jouent avec le bord de mes chaussettes, j’observe les plinthes le plafond le sol mes doigts qui triturent toujours mes chaussettes, la même soupe qui sort de ma bouche, et qu’ils avalent tous par lampées, ça en devient dégueulasse. Je me maudis d’avoir accepté cette invitation : pourquoi n’a-t-elle pas rejoint les autres aux oubliettes ? Pourquoi avoir accepté celle-là en particulier ? Je sais comment ça se passe systématiquement, la soupe la soupe la soupe, mais en même temps, c’est la troisième fois que je dis non, puis je me mets en colère dans mon monologue intérieur. Pourquoi c’est moi qui devrais avoir honte ? N’ont-ils pas honte de nous ennuyer avec leurs réunions interminables et leurs souris dans les bureaux, et leurs toilettes crados depuis qu’un homme s’est invité dans un des bureaux de l’étage, et leurs guéguerres à propos de thé volé et de biscuits manquants et de photocopieuses en panne ? Puis, petit à petit, ma vie de chômeuse qui se délite, je dis chômeuse, mais ce n’est même pas vrai, je ne gagne pas un sou avec tout ça, moi qui ai économisé pour rien, la bureaucratie a eu raison de moi, je sors des clous. Je peux toujours dire que je suis en free-lance, tant qu’à faire. À mon compte. La belle affaire. Ma vie de fausse chômeuse, donc, se désagrège, des footings, il n’y en a plus depuis longtemps, les soirées sont de plus en plus longues, je suis encore debout à 2 heures du matin, le sommeil déborde de plus en plus sur la matinée, interrompu par les travaux et les bruits de perceuse qui me transpercent les tympans.

Depuis que j’ai arrêté de travailler, mes cernes se sont creusés, violets.

C’est peut-être la première marque de vieillissement, à vingt-cinq ans.

Paris, 12 mai 2024

Ce mois-ci, on fête le centenaire de la naissance de Charles Aznavour, je le découvre dans le ronronnement de la ligne 12 qui garde encore ses airs de vieux métro parisien, le corps à moitié endormi, en provenance des stations aux noms révolutionnaires, entre Aimé Césaire et Front Populaire. Je remarque au-dessus de ma tête qu’à l’occasion la RATP a affiché des citations de lui partout dans ses rames. C’est fou de se dire qu’Aznavour est né il y a cent ans. Le temps s’étire. Le quatrain devant moi est tiré de La Bohème, où il a vingt ans et se targue de vivre de l’air du temps. Je me demande pourquoi, de tous, avoir choisi ce quatrain-là. Mais c’est vrai qu’il est beau.

« La bohème, la bohème

Ça voulait dire on a vingt ans.

La bohème, la bohème

Et nous vivions de l’air du temps. »

À mesure que je fixe les quatre vers, les mots deviennent étranges, inédits, ils se confondent ; à le relire en boucle, le quatrain devient bizarre, comme écrit dans une langue nouvelle, inaudible. Je me demande ce qu’il signifiait pour les jeunes d’il y a cent ans et ce qu’il signifie pour ceux d’aujourd’hui, pour moi et pour les autres personnes qui m’entourent, venant d’Aubervilliers en direction des beaux quartiers.

Dans la rame, la citation paraît dissoner avec nos corps éclairés par les néons horribles qui affadissent nos cernes, nos mains vides et nos portables qui continuent de vibrer dans nos poches. On peut difficilement avancer que les vingtenaires de 2024 peuvent rationnellement se contenter de vivre de l’air du temps. On peut le lire dans la presse, l’entendre au bistro, l’écouter le week-end chez les beaux-parents, chaque semaine, chaque jour, partout : les jeunes ne veulent plus boire, faire la fête, baiser, travailler. Les jeunes sont déprimés, paresseux, apathiques, moralisateurs. Les jeunes pensent tout savoir mieux que tout le monde, ils sont arrogants, rabat-joie, égoïstes.

On nous dit que ce sont nos plus belles années, que l’avenir se profile devant nos yeux, qu’un horizon est possible. On nous dit que l’insouciance est reine à notre âge, on nous incite à en profiter, on nous y forcerait presque si c’était possible.

On nous dit : « L’important, c’est la santé », et je veux bien le croire, moi qui suis dotée de genoux qui ne grincent pas, de doigts qui ne souffrent pas d’arthrose, d’une mémoire intacte.

Je veux bien le croire.

Paris, 21 mai 2024

Sur mon portable, je lis : « Une Française de moins de vingt-cinq ans sur cinq connaîtra des violences dans sa relation amoureuse. »

Me revient le rouge dans les yeux bleus d’Hélène qui sort de la chambre, dans ce petit appartement de Lyon où on a dormi à cinq, le temps d’un week-end, il y a quelques années, ou plutôt où on a fait semblant de dormir, car on a surtout entendu les coups sur les murs, les cris, les chaises qui volent. Le lendemain, elle est sortie de la chambre et on n’a rien dit, on a regardé ailleurs, par pudeur (c’est ce qu’on aimait à se dire), et sans doute un peu par lâcheté.

Ce soir, Hélène nous retrouve alors qu’on boit des mojitos en groupe dans la rue Brisemiche – endroit que nous avons en grande partie choisi pour ce nom qui nous fait rire. Le bleu des yeux d’Hélène s’affadit tandis que ses pupilles s’étalent et qu’elle nous dit avec gravité qu’elle sort du commissariat après avoir vu son ex, notre ancien ami, se pointer devant son lieu de travail cinq jours de suite. « C’est chiant, c’est mon premier taf sérieux », ajoute-t-elle, et le rhum a soudain un goût de soufre.

En rentrant, je reçois un message d’une amie d’un autre cercle, qui annule notre soirée de la semaine prochaine : elle doit tenir compagnie à une copine qui s’est fait agresser par son ex, à trois rues de la Brisemiche. Il lui aurait fait mal au poignet et, depuis, elle a peur de le retrouver devant chez elle. « Je comprends, dit l’une de nous, courage à elle. »

Courage à elle.

Paris, 6 juin 2024

Nous ne sommes pas encore en été et nous connaissons déjà les premiers pics de chaleur, nous commençons à être habitués : faites attention à vos vieux, à vos voisins, à vos gamins. Paraît-il que, même une fois le pic passé, les organismes peuvent lâcher, épuisés. Alors, on guette, pendant et après, on attend, on s’ausculte, on dort à la belle étoile, pour fuir nos studios-bouilloires thermiques. Les enfants se jettent dans les fontaines urbaines et, sur nos vélos aux selles bouillantes, le vent chaud souffle sur nos visages, nous donnant la sensation d’avoir l’épiderme brûlé par la couche d’ozone toujours plus polluée.

Dans le métro, une femme hagarde est assise sur un strapontin, un mini-ventilateur à la main, la bouche entrouverte, fixant le vide. J’imagine tous ces mini-ventilateurs à piles en plastique bleu, gris, rose ou blanc alignés les uns à côté des autres, avec leur petit bruit incessant, des petits ventilateurs fixés sur des coins de visage, un nez une bouche un cheveu une nuque, des petits ventilateurs qui tiennent un an et dont la moitié finit entassée en une montagne de déchets colorés. J’imagine cette montagne vibrante qui continuerait de faire griller ses batteries en lithium, j’imagine cette montagne grossir et envahir mes poumons, je fixe la femme et soudain des lumières m’éblouissent, des lumières bleues grises roses et blanches, des petites lumières qui s’ajoutent aux petits ventilateurs et qui finissent par m’aveugler. Techniquement, l’été n’est pas encore là. Y a plus de saisons.

Je crois encore que nous, les jeunes, nous continuons à sortir et que nous ne craignons plus la police, l’hôpital psychiatrique, la mort, que nous, les jeunes femmes, ne sommes pas de celles qui verront leurs droits abrogés, que nous continuerons à lutter pour notre droit à l’avortement, au mariage pour tous, à la liberté d’expression, que nous lutterons pour que nos sœurs continuent de parler, pour que le racisme ne passe pas à la trappe du déficit budgétaire. Mais là encore, je me fourvoie, je me trompe, je me mens, je joue le jeu des autres, je nous crée une identité commune, je noie les différences. Là encore, je fais comme si nous étions un bloc unique, nous qui sommes disparates, nous qui nous différencions par tant de choses, nous qui représentons quasiment un cinquième de la France, et qui pourtant avons un poids si faible, si ténu. Si encore ce destin était un destin commun, si encore les angoisses étaient partagées, si enfin nous étions tous ce bloc monolithique et inchangé qu’ils aiment appeler « la jeunesse », encore serions-nous soudés, aidants, entraidés…

Copenhague, 9 juin 2024

Mais il n’en est rien. Après les élections européennes, ce dimanche est noir, mon visage est pâle, je suis à l’étranger, entourée d’Européens. On compare nos résultats. Le constat est glaçant : 500 000 jeunes entre dix-huit et vingt-quatre ans ont choisi d’autres choses ; en France, d’autres jeunesses se meuvent, aussi nombreuses que nous, la jeunesse des autoentrepreneurs, celle qui peuple les avions en direction de Bali et de Dubaï, celle qui a opté pour la non-information plutôt que la désinformation tant déplorée par les autres, celle qui gonfle, perce, fraude, corrige, coupe, celle qui distribue des tracts « Les Jeunes avec Bardella » à l’entrée des marchés, car ces jeunes-là aussi s’accaparent le mot « jeunesse », le transforment, le déforment, modèlent leur jeunesse comme ils l’entendent.

Selon l’IPSOS, 70 % des moins de trente-cinq ans estiment que « c’était mieux avant ».

C’est peut-être d’ailleurs la seule vérité qui nous fait rejoindre les jeunes du camp d’en face, s’il fallait singer les films américains qui ont bercé notre enfance. Dans un monde parallèle et fou, avant que les Jets et les Sharks1 ne se battent en tournoyant sur eux-mêmes, en claquant des doigts et en se jetant sur des grilles dans un quartier de 1. Référence à West Side Story, film de Jerome Robbins et Robert Wise, sorti en 1961. New York qui n’existe plus aujourd’hui, ils se mettraient tout de même d’accord sur le fait que, oui, « c’était mieux avant », cet avant dont ils ne connaissent rien mais sur lequel ils s’entendent, ignorant alors que c’est précisément cet ancien monde qui a fait qu’il y a désormais des Jets, ces classes ouvrières qui oublient qu’elles le sont parce qu’elles seraient arrivées en premier, et qu’ainsi leur précarité s’effacerait devant la pâleur de leur peau, et des Sharks, requins aux peaux plus foncées, nouveaux arrivants, latinos et persona non grata.

Dans ce monde parallèle et fou, les Jets se dressent en un mouvement, immigrés européens aux jeans Levi’s 501, Converse anciennement blanches et coupes à la Elvis, mais blondes, les vrais Américains, se disent-ils, « indigènes », je cite, ils se dirigent comme un seul homme vers les autres, en claquant des doigts au rythme de la musique, un groupe ne faisant qu’un, avant de se confronter aux peaux mates, cymbales, bracelets en cuir et chemises rouges des Sharks, derniers arrivés à l’accent prononcé. Et dans cette guerre de territoire, cette confrontation viriliste de deux communautés, on ne manquera pas de noter l’ironie laissée par la délicatesse de leurs pas et la coquetterie de leurs coiffures, au milieu des sifflements et des vols de pommes, les pas de bourrée et les jetés sont impeccables. Et les voici donc, Portoricains comme Irlandais, uniformément ouvriers, dansant en rythme, s’arrachant les uns aux autres, semblant ignorer que de ces clôtures aucun d’eux ne sortira vivant.

Dans ce monde parallèle et fou, les uns comme les autres passent à côté de ce système choyé qui a pourtant conditionné une vie impliquant de choisir son camp, alors même qu’ils sont tous ouvriers, tous immigrés, et qu’aux yeux du grand capitalisme américain l’Irlandais vaut à peine plus que le Portoricain, pourvu qu’il sache faire tourner une machine à l’usine.

Soixante-dix pour cent des jeunes disent donc que c’était mieux avant. Mais alors, qu’y avait-il dans cet « avant » ? Pas nous.

Les jeunes n’ont plus d’espoir, les jeunes n’en peuvent plus de recevoir des leçons de ceux qui ne connaissent rien de cette tétanie, de ceux pour qui tout a été aligné, de cette génération qui a connu l’avènement de la machine à laver, du lave-vaisselle, de la télé et du téléphone, et qui a considéré que tel serait le progrès, qui a bénéficié de trente ans de paix, celle qui a épuisé nos réserves de kérosène, celle qui chargeait le coffre de la voiture pour aller en vacances, parasols valises serviettes glacières, celle qui est à la retraite depuis plus de vingt ans maintenant, celle qui a continué à vivre dans la ségrégation raciale, celle qui a noyé des Algériens dans la Seine et qui a vanté les bienfaits d’une société méritocratique, celle qui a inventé un vocabulaire touffu pour désigner tout ce qui ne lui ressemblait pas, celle de l’immondice des boîtes de cacao et des pubs pour le couscous que chacun chante à tue-tête, celle qui a parodié tous ceux qui ne parlaient pas comme elle le voulait, celle qui a détesté les Portugais, les Polonais et les Italiens avant de se reporter sur les Arabes et les Africains, celle qui ne comprend pas, s’offusque de ne pas comprendre que les événements ne sont pas sans conséquence, celle qui demande, avec un sourire en coin, aux repas de Noël, entre le dessert et le fromage, « et alors, toujours aux aides sociales ? ».

Senghor ignore qu’il a fallu attendre 2011 pour que le dernier rire Banania soit arraché du dernier mur de France.

Copenhague, 7 juillet 2024

Encore un dimanche d’élections à Copenhague, on a voté par procuration, on s’écrit avec nos amis, on essaie de passer une bonne journée à trois, on marche un pas après l’autre, on tue le temps, on attend. T’as l’heure ? Il est quelle heure ? C’est à quelle heure déjà ?

Repas nordique oblige, on s’installe tôt à la terrasse d’un restaurant ; c’est notre dernier jour de vacances, on regarde la carte hors de prix, de toute façon, jusqu’à 20 heures, personne n’a faim. On essaie de bavarder pour se convaincre les uns les autres qu’on n’y pense pas, et puis merde, on sort le portable – en fait, désolé, j’ai besoin de savoir –, les premiers chiffres tombent, les messages aussi, des « !!!!!!!!!! », des « Cocorico ! », on se met à crier, on est heureux, peut-être qu’on pleure un peu. On gueule, on se dit félicitations, on se serre dans les bras. Tre glas vin tak !!! Une autre table se tourne, nous regarde avec le sourire, ils demandent : « Vous êtes français ? On vient de voir les résultats. »

L’honneur est sauf. Cocorico.

Paris, 25 juillet 2024

Au retour, il fait toujours moche et chaud, écrasant même, le « paysage-état d’âme », comme disait l’autre. Il faut rester à l’abri, Paris est désert, trois Français sur quatre estiment que les résultats des élections n’ont pas été respectés, c’est les vacances, les climatiseurs des bureaux renvoient d’énormes bouffées de chaleur sur les trottoirs du 2e arrondissement.

J’entre dans un bar PMU un jour de semaine, en pleine journée, comme d’habitude. Il n’y a quasiment personne, comme d’habitude, de mon âge du moins, zéro. Parfois, des vingtenaires s’aventurent ici pour faire des paris sportifs, des jeux, ils hasardent des sommes faramineuses, dans la folie de l’apéro du week-end qui commence à 11 heures. Mais en semaine, à la fin juillet, pour un simple café au comptoir, ou un verre de vin acide bu un peu tôt dans la journée, non, il n’y a personne. Je m’installe, je me sens protégée ici, soudain. Les habitués me regardent, j’hésite toujours à lire dans ces regards un étonnement lié à mon genre, mon âge, ou ma non-familiarité avec les lieux. Mais, et c’est ce que j’aime le plus dans les PMU, tous finissent par se désintéresser de moi du moment que je me mets dans un endroit et que je ne bouge plus. Parfois, si je souris et que je reste tranquille, que je regarde les courses de chevaux à la télé, ou que je lis paisiblement Le Parisien du jour, le barman s’aventure à une blague ou deux, m’offre un chocolat pour aller avec mon café Richard. J’aime beaucoup ces moments-là, ces moments d’oubli où je n’ai plus affaire à un corps encostumé sur une trottinette électrique, ou une ombre qui marche d’un pas pressé. J’en suis arrivée au stade où même les corps adolescents, qui sortent du lycée avec un sac qu’ils ont passé à moitié, m’angoissent. Ici, tout est vaporeux, cotonneux, le temps s’est arrêté pour tout le monde.

« Tu es étudiante ? »

Et je réponds oui, moi qui ai arrêté mes études depuis des années maintenant, oui, c’est ça, je suis étudiante, moi qui suis soudain ravie de ne plus faire mon quart de siècle, ouh là là ! Un quart déjà. Le tenancier du bar me demande si je suis à l’école à côté, je réponds parfois « Quelle école ? », me trahissant moi-même, parfois je dis non, parfois je dis oui, et on me demande alors où est passé mon gros sac rectangulaire, celui qui prend tout le dos, et je me surprends alors à regarder ma montre, argh, il est tard ! Cacher sa honte en finissant son café d’un trait. « Je dois retourner en cours, je vous dois combien ? À bientôt ! » Je reçois un message, l’écran du téléphone s’allume, s’anime, me voilà réclamée par le monde, revenue en son sein. C’est Pénélope.

Paris, 15 août 2024

Car au mois d’août, comme chaque année, Pénélope crée un groupe commun dans lequel nous sommes tous conviés, groupe d’amis qui ne se voient pas du reste de l’année, réunis pour fêter son anniversaire. De ses dix-huit à ses vingt-cinq ans, Pénélope a choisi à chaque anniversaire le thème « années 2000 », qui peu à peu s’éloignaient de nous. Du kitsch originel naissait la vraie mélancolie. On s’habille avec ce qu’on a dans le placard, grosses boucles d’oreilles, pantalons taille basse, gloss rose bonbon et téléphones à clapet. Entre les murs résonnent les titres des Pussycat Dolls, des Black Eyed Peas, d’Amel Bent et de Sheryfa Luna. Je n’ai pas grandi dans le même pays qu’elle, mais je reconnais les lieux communs, par des efforts de mondialisation forcée, j’ai moi aussi fantasmé ces vies lointaines, regardé avec envie le piercing au sourcil de Fergie, et pour moi aussi le crâne rasé de Britney a été un événement, la fin de quelque chose. Et Pénélope continue de danser, elle danse toute la nuit, célébrant ses années qui passent avec à chaque fois la même French manucure qu’on ne lui revoit plus le reste de l’année. Elle danse et tourne sur elle-même, et on en oublie alors, à force de tourner sur soi, la culture des paparazzis qui poussent à la dépression, Rose McGowan – Paige Matthews dans Charmed – qui s’était à ce moment-là déjà fait violer par Weinstein et était obligée de le taire, le corps de Kate Moss pour qui « nothing tastes as good as skinny feels », les photos volées de Selena Gomez nue, laquelle sortait à peine de l’adolescence, et le procès de Ke$ha. C’était tellement mieux avant, mais oui, t’as raison. Et, chaque année, je ne peux m’empêcher de ressentir une certaine pesanteur en rentrant chez moi après la soirée. Nous sommes figés dans une faille temporelle où les années 2000 coïncident avec notre enfance, quand on pensait encore avoir l’horizon des possibles ouvert devant nous. Derrière cet anniversaire, et ce thème obsédant, il ne s’agit pas tant pour Pénélope de se rêver en Paris Hilton que de se rêver enfant, faire éclater sa bulle de chewing-gum comme a éclaté la bulle spéculative en 2007, nous faisant déchanter sans discontinuer depuis. Aujourd’hui, approchant des trente ans, notre insouciance est gadget, marquée (brandée, devrais-je dire) par le retour des walkman, des polaroïds et des vinyles, notre nostalgie vendue en tubes de la dernière starlette américaine qui nous la fait miroiter avant de passer à la prochaine tendance. La nouvelle Barbie rejoint les éternelles bottines en peau de mouton qui se déclinent désormais, à accorder avec les survêtements en velours où est écrit en strass sur les fesses le mot « Juicy ».

Les entreprises capitalisent sur notre mal-être.

Où étions-nous, qui sommes-nous, génération flottante pour laquelle il faut créer un mot-valise dont chacun s’empare, l’étirant comme de la pâte à modeler, avec des cases floues réactualisées chaque année, c’est vingt-cinq ou vingt-sept maintenant ? Trente est-il le nouveau vingt ? Que pensez-vous du terme « adulescent » ? Retourner chez ses parents, est-ce vraiment une déchéance, si cela vous permet d’économiser ? Le quart de siècle, vraiment ? Vivrons-nous jusqu’à cent ans ?

Paris, 21 septembre 2024

En septembre, la panique des fins de mois compliquées. Les recherches d’emploi piétinent. Rares sont les jeunes que je connais qui quittent leur précédent emploi pour en chercher un équivalent. Peu importe le domaine d’expertise, tous appréhendent l’avenir. Il y a quelques mois, j’ai découvert un site au cours de ma recherche d’emploi : jobs that make sense. C’est une copine et ancienne collègue qui m’en a parlé ; je ne pourrais pas affirmer que notre travail d’avant n’avait pas de « sens ». Pourtant, la formule me frappe, elle dit quelque chose de nous, de cette génération. Je crois qu’aucun de nos aînés ne foutrait les pieds sur ce site.

Il date de 2011. Dans ma chronologie personnelle, cette année est celle des révolutions tunisienne, égyptienne et syrienne, celles que les médias occidentaux ont appelées « Printemps arabe », dans un souci légendaire d’approximation historique au profit de la belle tournure, du parallèle autocentré avec le « Printemps des peuples » de 1848, qui avait quant à lui justement eu lieu à la bonne saison. Je fêtais mes douze ans et je pensais que tout était possible, avant de constater année après année la flétrissure de mes frères.

Treize ans plus tard, l’adolescence est passée, les élans de naïveté avec, et pourtant rien n’a changé. Pendant ce temps-là, donc, en France, on cherchait à faire plus de sens, on créait ce site, qui marque la brisure de notre génération.

En dehors de ce site, la routine hebdomadaire des entretiens :

« L’entreprise cherche quelqu’un qui désire rester longtemps, qui s’engagerait et ferait partie intégrante de l’équipe. Qu’est-ce qui peut nous garantir que vous resterez ?

— …

— Dernière question : vous n’avez pas peur de vous ennuyer ? »

Le soir, à l’occasion d’une distribution alimentaire des Restos du Cœur, je tends des plateaux-repas aux habitués, parmi lesquels figurent de plus en plus d’étudiants en ces temps de rentrée scolaire, des étudiants qui prennent leurs pommes et leurs madeleines, tête baissée lorsqu’ils arrivent à mon niveau, nos regards ne s’attardent pas, eux comme moi honteux de ce qui se passe. L’air du temps sent un peu le soufre sur la place de la République.

La paresse des jeunes, la tristesse des jeunes, la solitude des jeunes.

Ils ignorent que notre solitude est politique, notre dépression est politique, notre apathie est politique. Que la politique s’invite jusqu’à nos tables, jusqu’à notre intimité. Qu’elle a tout envahi, des draps jusqu’aux vêtements en passant par les plats.

Plus tard, comme chaque semaine, on se rejoint avec les autres bénévoles pour boire une, deux, trois bières. L’ambiance est plus légère, ils parlent des habitués, dans un mélange de routine et de tendresse, puis de leurs journées, de leurs enfants, le quotidien des uns se dilue dans celui des autres, et ainsi de suite jusqu’à la prochaine. Le barman nous connaît, il nous accueille comme à chaque fois, la table au fond du bar est réservée aux « Restos », une assiette de frites molles et brûlantes nous est offerte par la maison, le ketchup coule sur les doigts et son odeur sucrée me donne la nausée. Je me demande ce que je fais là ; sans m’en rendre compte, je continue à boire des pintes qui défilent pour oublier les visages de ces jeunes qui me ressemblent. Plus que jamais, la conscience que seule une maigre table en métal démontable nous sépare, que rien ne m’empêcherait d’être de l’autre côté. En rangeant ce qu’il reste de briques de lait et de pommes, je me dis que si on m’en proposait, je ne serais pas, moi non plus, en mesure de refuser.

Paris, 21 octobre 2024

C’est les sept ans de #MeToo. Sept ans après #MeToo, on se demande quel bilan en tirer. Mon ancienne cheffe de service avait dit que sept ans formaient un cycle, mais c’était peut-être pour se dédouaner du départ précipité de ma collègue.

Le pensait-elle vraiment ?

Sept ans, c’est aussi ce qui me sépare de mes dix-huit ans, c’est la durée qui s’est écoulée depuis le jour où je me suis dit : Désormais, je suis majeure, désormais, tout commence, c’est la distance qui m’a fait projeter des choses sur mes vingt-cinq ans, et qui me fait aujourd’hui regarder mon adolescence avec une tendresse légèrement écœurée.

Sept ans me séparent de la vie d’avant Blade Runner 2049, Goliath ou Okja. C’était avant la publication du Monde sans fin, BD qui traîne sur les étagères de tous mes amis et qui nous regarde silencieusement, avant la canicule européenne de 2019 qui a duré deux mois, celle de 2022 qui en a duré quatre, avant la pandémie, avant les feux d’Athènes, avant le Smokehouse Creek Fire de Los Angeles.

Sept ans me séparent également de mes premiers anxiolytiques, des premiers amis qui m’annoncent qu’ils prennent leurs antidépresseurs chaque soir avant d’aller se coucher.

Sept ans me séparent des soirées d’intégration, des fêtes de fin d’année, de diplôme, de mes « premiers stages », du stress, de l’attente, des premières recherches d’emploi, des ruptures conventionnelles, du harcèlement, du burn-out, des cigarettes fumées les unes après les autres, puis de l’arrêt du tabac, des salades dans des boîtes en carton (et la tomate en hiver qui passe de travers), des sandwichs triangles mangés rapidement en montant les marches jusqu’au cinquième, sept ans me séparent de la libération, puis du calme, puis du silence, puis de la panique, de la paperasse, de la CAF et de Pôle emploi devenu France Travail, petite subtilité terminologique qui nous protège de l’injonction, mais qui pourtant disparaît à l’oral – où s’arrête la France qui ne travaille pas.

Paris, novembre 2024

Après être restées des heures à fumer des cigarettes ramenées d’Espagne dans le froid glacé, une amie me dit, alors qu’on rentre avec le dernier métro : « Enfin, tu sais bien que tu ne feras pas une vie de salariat, non ? » Désarçonnée, gagnée par l’envie irrépressible d’aller dans son sens, je hoche la tête, naturellement. Mais qu’est-ce que j’en sais ? Quelle fatalité ? Où se termine l’expérimentation de la vingtaine et où commence le réveil douloureux qui suit la prise de conscience : « Je suis en train de foutre ma vie en l’air » ? Mais ça veut dire quoi, rater sa vie, à vingt-cinq ans ? Vivre deux mandats de Trump ?

À Copenhague, où j’ai passé quelques semaines cette année, la jeunesse se profile différemment, elle est plus tardive, elle s’étend, se découvre, prend le temps des études, parsemées de séjours à l’étranger, d’années sabbatiques, de recherche de soi, de stages de poterie et d’activités extrascolaires. Il est commun de croiser un barman trentenaire qui t’explique qu’il est en licence, et les sourcils se haussent jusqu’au plafond quand je leur déroule mon CV. « Tout ça à vingt-cinq ans ? Mais ça va, tu t’amuses un peu ? Hahaha. » Il est question, durant sa vingtaine, de se chercher, peut-être de se trouver, et, ultimement, de fonder une famille, de rouler à vélo, d’aller plonger dans le port glacé.

À Paris, la douleur, les jeunes ont des allures de vieux, le chic est rance, le cool est trop travaillé, les soirées en terrasse à fumer des cigarettes à douze balles cinquante le paquet coûtent cher. « No offense, disent ceux de la table d’à côté, mais il a un peu raté sa vie. » La fumée de cigarette électronique sort des narines, on dirait un train en colère, les silences gênés et mon regard insistant les poussent à se rattraper, ils pataugent : « Au vu de ses ambitions, je veux dire ! Faire Sciences Po pour finir prof… Franchement, je suis pas le seul à penser ça ! » La gifle est immédiate : on n’est pas dans le même bateau. Ici, on cherche à se placer, il n’est jamais assez tôt pour sortir la doudoune sans manches et le trois-pièces, les allers-retours à la Défense, dans ces prisons conceptuelles qu’ils appellent open spaces, à accumuler des notions illisibles, inaudibles, indigestes : brainstorming, kick-off, networking, team building, en faisant mine de ne pas craindre l’avenir, de n’attendre que les congés payés dûment gagnés pour s’en aller à l’autre bout du monde, voir comment les gens se contentent de peu là-bas, sont « simples mais heureux », dans le confort de son Club Med, à se brûler la peau pour frimer devant Corinne et Sébastien à la pause-café du lundi, encore jetlagué d’avoir explosé son bilan carbone après être revenu de l’autre côté de l’Atlantique. No offense.

Les jeunes les jeunes les jeunes, ça ne veut plus rien dire du tout, les jeunes vieillissent plus longtemps mais ne savent pas bien quoi en faire, de cet âge qui grossit, et avec les responsabilités, les douleurs, les angoisses, on nous avait promis de l’insouciance avec les années, de la sécurité, des acquis, nous avons foncé tête baissée dans des études interminables qui ne signifient plus rien, car au bout du tunnel rien ne nous attend, génération surdiplômée qui, une fois limogée, se retrouve encore et toujours à devoir expliquer véritablement ce en quoi son travail d’avant consistait à une conseillère Pôle emploi qui regarde d’un air éberlué, pour finir par dire : « Et une nouvelle formation, ça vous dirait ? »

Les jeunes ne peuvent plus rien se payer, ne seront pas propriétaires, gagneront moins bien leur vie que leurs parents, sont déclassés, les jeunes voient les régions de leur enfance englouties par la montée des eaux et du fascisme, les jeunes sont écrasés par la guerre, au nord et au sud, les jeunes n’oublient pas l’Ukraine, la Palestine, le Congo, le Soudan, les jeunes ne savent plus où donner de la tête, les jeunes doivent se tenir prêts à la perspective de devoir foutre le camp à tout moment, les jeunes craignent une guerre nucléaire, les jeunes détestent la police, les jeunes ont peur de la police, les jeunes ont vu les vidéos, ce ne sont plus des articles, ce ne sont plus des mots seulement, ce sont des images et elles circulent vite, elles circulent vite et engloutissent les yeux sans rides, les jeunes sont mal payés, les jeunes n’en peuvent plus d’être jeunes, ne connaissent pas l’insouciance, les jeunes sont déjà vieux à quinze ans, en ont déjà trop vu à quinze ans, se font flinguer à quinze ans, les jeunes veulent prendre leur retraite le plus tôt possible, non parce qu’ils sont paresseux, mais parce qu’ils rêvent de repos, les jeunes appréhendent l’inutilité des efforts, la vacuité de leurs acharnements, les jeunes ont vu leurs parents licenciés au bout de quinze, vingt, trente ans de bons et loyaux services, les jeunes sont témoins de leurs dos courbés, de leurs maladies respiratoires, de leurs sciatiques, des plans sociaux, les jeunes sont menacés par le mercure dans le thon, le plastique dans leurs assiettes, les additifs génotoxiques, les polluants éternels, les PFAS dans l’eau potable, la grippe aviaire, porcine, le Covid dit 19 mais qui s’est étendu en réalité sur des années de paranoïa, les jeunes n’auront eu comme expérience mondiale que cette pandémie les ayant confinés dans leurs petits espaces, leurs petites solitudes, leurs petites terreurs, une période où ils ont vu leurs rêves se fermer, où il ne faisait pas meilleur d’être ailleurs, où tout s’est tu, les jeunes savent qu’ils n’auront pas de période glorieuse, ni trente ans ni trente mois, les jeunes se fanent dans les open spaces, au McDonald’s, les jeunes ne se sentent pas seuls, ils se savent seuls, ils sont seuls, ils ne sont pas fragiles, ils pâtissent du dérèglement climatique, des guerres, des incertitudes, les jeunes sont entourés par les réseaux d’autres jeunes qui ont vu du jour au lendemain leurs vies sifflées, leurs vies éclatées par un obus, leurs vies noyées par un ouragan, une inondation, un bombardement, un tyran.

Quand j’étais enfant, on nous enseignait cette brillante définition du développement durable, définition qui s’accompagnait de son petit schéma coloré qu’il fallait connaître par cœur, où un cercle entre dans l’autre, et ainsi de suite, de la viabilité à la vivabilité en passant par l’équitabilité se dessinait alors cette merveilleuse notion valise de durabilité, et à nous de répéter en chœur : « Le développement durable est celui qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs. »

J’ignorais à ce moment-là que j’étais ladite génération future, en proie à une définition inventée par les baby-boomers – qui n’ont de « baby » que le nom –, cette phrase qu’on nous faisait réciter comme on avale une pilule bleue, définition du développement durable, gravée au fer rouge dans la chair tuméfiée de nos mémoires. On nous donnait l’illusion d’avoir entre nos mains le pouvoir de décider de notre avenir : faites bien pipi sous la douche, privilégiez les transports en commun à la voiture, éteignez la lumière derrière vous, mangez des légumes produits localement, oubliez le goût de l’ananas, des bananes et des goyaves, ignorez surtout que cinquante milliardaires émettent plus de CO2 que plus d’un milliard de personnes sur terre. Ignorez aussi le fait que la voiture, vous ne l’utiliserez pas tant que ça, de toute façon, n’ayant pas de quoi payer l’essence, l’entretien et le garage. Ignorez enfin le fait que la viande, vous finirez par vous en passer, vu son prix.

En bas de l’échelle, nous sommes exemplaires.

Paris, décembre 2024

C’est l’essoufflement, littéralement et dans tous les sens. L’année 2024 est la plus chaude jamais enregistrée. Il y a quelques semaines, en sortant d’un dîner chez un ancien collègue sexagénaire, mon ami me dit en traversant la rue : « J’avais oublié qu’un poulet pouvait avoir ce goût-là. » C’était peut-être le goût qu’avait la quinzaine d’euros de plus qu’on n’a jamais pu sortir, et le pressentiment silencieux qu’à son âge nous n’en aurons peut-être pas beaucoup plus.

Je regarde le prix de l’huile d’olive, du papier toilette, des pâtes et de la lessive, je rôde autour du rayon « anti-gaspi », dans un mélange de conscience écologique et de soif de la moindre promotion, du moindre rabais qui permettra de retarder d’un jour ou deux le passage du compte dans le rouge qui arrive de plus en plus tôt dans le mois. Les jeunes regardent leurs quinze mètres carrés et se demandent ce qu’ils peuvent bien en faire, les jeunes n’osent plus allumer le chauffage l’hiver, les jeunes pantèlent l’été, les jeunes ont peur d’aimer, les jeunes savent que les coups ne tarderont pas à tomber, les jeunes regardent des hommes déconnectés les gouverner (quid du pain au chocolat au prix figé, du festin de homards pour l’allergique et des Tagada pour le roi ?), les jeunes veulent de l’air, des grands espaces, ils veulent profiter de ce qui leur reste avant que tout ne s’effondre.

Des jeunes veulent circuler à vélo, des jeunes cassent des abribus, des jeunes ne veulent plus faire deux heures de RER pour aller au travail, des jeunes sont plus conscients que jamais qu’ils ne pourront pas passer leur vie à la gagner.

D’autres jeunes se suicident pour contester, en Tunisie, en Irak, aux États-Unis, si ça, ce n’est pas du désespoir, que leur faut-il, ceux d’ici fument de plus en plus de cannabis, à croire que les paradis artificiels qu’évoquait Baudelaire ne sont plus seulement récréatifs, mais nécessaires. À l’aube de l’an 2025, Luigi Mangione fait la une des journaux aux États-Unis, et est érigé partout ailleurs en Occident en nouvelle icône des jeunes, assassin des grands patrons.

Le sol se dérobe sous mes pieds.

Bachar al-Assad a été renversé, je regarde en boucle des vidéos des Syriens libérés, on attend le cessez-le-feu en Palestine, les vidéos s’accumulent, les témoignages, le bruit des bombes se mêle aux « what I eat in a day » et aux photos des tables de Noël.

Je crois que je suis déprimée ;

À en finir émue par un film, des paysages que je ne verrai jamais, des territoires inondés, des villes décimées, des espèces disparues ;

À en finir épuisée, lessivée, écroulée, à m’allonger sur un lit d’appoint et à regarder le mur, à me demander quelle serait l’étape d’après ;

À en finir bouleversée par un témoignage, une larme, une phrase, un tweet, cette génération à fleur de peau n’est pas innée, n’est pas faible par nature, elle est terrassée, c’est la génération qui parle et qui doit dénouer des siècles de barbarie, des décennies d’incestes, de viols, d’alcoolisme, de violences, des décennies de virilisme primaire, de sexisme irrationnel, des siècles de racisme systémique ;

À en finir inquiétée par cette bohème que les plus de vingt ans ne connaîtront pas non plus, cette bohème aux allures d’utopie, à l’heure où l’insouciance est abattue à coups de hache.

« Alors s’assit sur un monde en ruines une jeunesse soucieuse. […] Ils avaient dans la tête tout un monde ; ils regardaient la terre, le ciel, les rues et les chemins ; tout cela était vide, et les cloches de leurs paroisses résonnaient seules dans le lointain… »

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30

– août 2026

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