Le Braqué, Mathieu Palain

Extrait de Lettre Zola n°32 - Octobre 2026

« Je n’aime pas l’idée d’avoir à choisir entre le ciel et l’enfer : j’ai des amis dans les deux. »

— Mark Twain

Je n’avais pas prévu de raconter cette histoire. J’avais prévu de la laisser aux oubliettes et de ne plus y revenir, mais il m’est arrivé quelque chose en prison la semaine dernière, et depuis je n’arrête pas d’y penser. Avant de me fatiguer à aller plus loin, je tiens à faire une mise au point : cette histoire est une histoire vraie. Non, parce que toute ma vie on m’a traité de menteur, de fou, on a dit que j’entendais des voix, on m’a même envoyé chez les dingues, à bouffer des cachetons jusqu’à douter de mon prénom et ne plus savoir distinguer le jour de la nuit. Alors s’il vous plaît, croyez-moi. De toute façon, on n’aurait pas idée d’inventer un truc pareil.
Dans un film de Francis Veber, une bonne vieille comédie française des années 1990, je me serais appelé François Pignon. À l’état civil, je m’appelle Bernard. Bernard le chat noir. Bernard le poissard. Je ne sais pas d’où ça vient. Parfois, les choses arrivent sans raison. On n’a pas d’explication à tout, et si ça se trouve, je suis né comme ça. Je viens d’un patelin, une sous-préfecture qui s’appelle Ambert, dans le Puy-de-Dôme. Quartier de La Masse, c’est là que j’avais mon relationnel, enfin, mes amis, si vous voulez. J’étais plutôt bon élève, dans le genre timide, réservé, pas très expansif. Après le bac, on m’a envoyé à la fac de Clermont. En physique-chimie. Moi j’aurais voulu être prof d’histoire, mais les profes- seurs, dans le temps, ils ne prenaient pas de gants : « À quoi ça sert d’avoir un bac D si c’est pour faire de la littérature ? » Va pour la physique. De toute façon, ici ou ailleurs c’était pareil parce que je suis entré à la fac en septembre 1972 et, en novembre, mon père s’est retrouvé au chômage, alors j’ai vite compris que les études, c’était terminé.
Papa, il bossait dans une usine qui fabriquait des chalets en bois. C’était une entreprise familiale, tenue par des Alsaciens qui avaient été rapatriés en Auvergne pour éviter de devenir allemands. Faut croire qu’ils étaient trop avant-gardistes, question écologie, parce qu’aujourd’hui on se les arracherait, leurs chalets en bois, mais dans les années 1970 ils n’avaient pas la cote. L’usine a fermé juste avant le choc pétrolier. Papa avait soixante ans, il lui manquait cinq années pour la retraite et je crois qu’il n’a même pas cherché, ou si, peut-être qu’il a déposé quelques CV, mais sans conviction. Il savait qu’il ne retrouverait pas de boulot.
De mon côté, j’ai passé un tas de concours, j’ai réussi celui de La Poste et j’ai atterri aux PTT de la rue Boulanger, à Paris. Dans le temps, à La Poste, on vous envoyait à Paris pour apprendre le métier. Je me suis trouvé une chambre de bonne dans le 12e, au-dessus d’une Caisse d’Épargne. Vraiment le hasard. J’aurais très bien pu habiter ailleurs. Et c’est comme ça qu’un soir, en rentrant du boulot, je suis tombé sur une affiche comme quoi ils organisaient un concours pour recruter des employés de banque. Je l’ai passé, je l’ai eu et, du jour au lendemain, j’ai doublé mon salaire.
Ce n’était pas passionnant comme métier – faut l’avouer – mais à l’époque la Caisse d’Épargne restait un établissement à but non lucratif, on faisait surtout du conseil, de l’aide aux personnes, on ne vendait pas les trucs les plus tordus sous prétexte qu’ils rapportent du blé. Ça a changé quand Jospin a eu besoin de sous pour son fonds de retraites, mais en 1974 on se contentait de répondre aux besoins des clients : pas d’objectifs sur les produits, pas de pression. Cela dit, ça restait une banque et on brassait de l’argent. D’ailleurs, c’est dans cette agence au pied de mon appartement que je me suis fait braquer pour la première fois.
J’avais vingt ans. C’était un vendredi. Le vendredi, c’était une journée à risque parce que les gens payaient tout en liquide dans les années 1970, alors si vous étiez un bandit un peu malin, vous saviez que, pour prendre le maximum de fric, il fallait braquer le vendredi. Ça m’a pas mal secoué, mine de rien, parce qu’à l’époque il n’y avait pas de cellules psychologiques pour les employés. Après un braquage, on nous laissait un jour de congé pour aller voir le médecin et, le lendemain, il fallait retourner au turbin. En plus, pour mon premier, j’étais sous le feu. C’est moi qui étais braqué.
Ils étaient deux, à visage découvert. Tellement jeunes, des gamins. Le premier m’a collé son canon sous le nez. Ça devait être sa première fois, il tremblait comme une feuille. J’avais la trouille qu’il tire par inadvertance et que je m’en prenne une dans le casque.
Son complice, celui qui avait le sac, a gueulé au caissier qui était à deux pas :
— Donne le fric ou on descend ton collègue !
Jean-Paul n’a pas discuté, il a donné tout ce qui était visible.
C’était la consigne en cas de braquage : vous donniez ce qu’ils avaient sous le nez et vous laissiez entendre qu’il n’y avait rien d’autre, vous ne vous amusiez pas à ouvrir tous les coffres les uns après les autres.
Ça a duré trois minutes. Il devait y en avoir pour 30 000 francs de l’époque, disons 40 000 euros d’au- jourd’hui, en comptant l’inflation. C’était une expérience étrange. Si on m’avait dit que j’allais me retrouver avec un 9 mm sur le front, je n’aurais pas eu de mal à m’ima- giner en train de me pisser dessus. Mais pas du tout. Je n’ai pas eu peur, en fait.
C’est plutôt après que j’ai commencé à gamberger. Bien plus tard, quand c’est devenu carrément insuppor- table, on m’a envoyé à l’Institut de victimologie, dans le 17e. Là-bas, on m’a expliqué que je ne ressentais pas la peur parce que mon cerveau se débranchait face à un grand danger. Et c’est vrai que j’avais eu l’impression d’être spectateur. Pas très impliqué. Mais le soir, la nuit et les jours qui ont suivi, je n’arrêtais pas de me refaire le film : et s’il y avait eu des clients, si le téléphone avait sonné, si le mec avait tiré... Ils étaient gonflés, tout de même, de ne pas porter de cagoule. Le gars qui avait les sacs, c’était un grand blond. Son copain, celui qui me braquait, était plutôt petit et brun. Je pense qu’ils n’ont pas été retrouvés parce que je n’ai jamais été appelé pour être partie civile de quoi que ce soit.
Cinq jours plus tard, j’ai appris la mort de mon père. Ma mère avait encore mon frère de quinze ans et ma sœur de neuf ans à la maison. Elle faisait des ménages et gardait des enfants, mais ça ne suffisait pas à boucler les fins de mois. Je me faisais du souci pour l’appartement, j’avais peur qu’on le lui retire si elle manquait un loyer, alors j’ai décidé de le prendre à ma charge, en plus du mien. Comme je vous le disais, on était bien lotis à la Caisse d’Épargne.
Pour me permettre de rentrer dans ma campagne le week-end, la direction a même accepté de me muter dans une agence qui ouvrait du lundi au vendredi. C’était au milieu de la gare Saint-Lazare, en face du cordonnier.
Le premier jour, j’ai eu droit à un accueil personnalisé.
Alain, un collègue que je voyais pour la première fois de ma vie, m’a lancé depuis son bureau :
— Ah, le rouge, j’ai entendu parler de toi ! J’aimerais beaucoup t’avoir comme cible vivante au fond de mon jardin !
C’était un nazi, Alain. Enfin, j’exagère à peine, il était d’extrême droite, fils d’un Lorrain qui s’était retrouvé Waffen-SS pendant la guerre. Il avait grandi là-dedans, et il se trouve que moi, à l’inverse, j’avais grandi dans la pauvreté. Dans ma tour à Ambert, il y avait ce voisin au quatrième, Monsieur Chaduc, un authentique
communiste, il aidait les gens. Il m’a appris qu’il y a de grandes inégalités dans la vie, et qu’il faut les combattre. C’est à cause de lui, et pas mal aussi parce que mes parents étaient pauvres, que je me suis engagé à gauche.
Quand je suis arrivé à La Poste, j’ai signé mon contrat le 7 décembre et le 8 je payais ma cotisation à la CGT. Et à la Caisse d’Épargne, pareil, même si c’était très mal vu d’être syndiqué, et encore pire de voter communiste. Mais ça fait partie des choses chez moi que je ne peux pas changer.
D’ailleurs, cet été-là, l’été 1974, je l’avais passé en RDA, avec la Fédération des jeunes travailleurs de Montreuil. J’avais un réel intérêt pour le pays, mais n’allez pas croire non plus que j’y allais avec des lunettes roses sur les yeux. On avait une accompagnatrice pendant le voyage. Renate, elle s’appelait. Très gentille. Elle nous baladait dans Leipzig. J’avais des camarades qui voyaient le para- dis terrestre. Moi non, je ne voyais pas ça. Ça m’a valu des emmerdes parce qu’il ne fallait pas dire du mal des partis frères, mais si je vois un tas de merde, malgré la force de mes convictions, vous n’arriverez pas à me faire dire que je vois un tas de caramel.
Enfin bref, j’étais communiste, Alain était nazi, il m’appelait Joseph, je l’appelais Adolf. Le matin, il me saluait en lançant : « Alors, Joseph, quand est-ce qu’on se le signe, ce pacte germano-soviétique ? Quand est-ce qu’on se partage la Pologne ? » Voyez, ça volait pas haut, mais c’était pas méchant.
Le jour du braquage, on était de service tous les deux. Encore un vendredi. L’agence avait trois portes donnant sur l’extérieur. On avait ordre de fermer les deux du fond pour laisser sortir les derniers clients par la principale. Les types avaient dû faire du repérage dans la semaine parce qu’ils ont déboulé pile au moment où on n’avait plus de clients. Le plus costaud a mis un grand coup de pied dans la porte quand Alain arrivait pour fermer. Il a volé deux mètres en arrière avec encore sa clé dans la main...

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